
Il était exaspéré par la droiture même de son existence. Il sentit qu’il avait été proscrit du festin de la vie. Les Gens de Dublin (1914) de James Joyce
Sitôt achevée la vision de Gens de Dublin (The Dead), de John Huston, un trouble envahit comme un sentiment de déjà-vu, de déjà lu. Très vite reviennent alors en mémoire les lignes qui concluent Les Morts, la dernière nouvelle de Dublinois (Dubliners), de James Joyce : « Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale sur toute l’Irlande. Elle tombait sur chaque partie de la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marais d’Allen et, plus loin vers l’ouest, doucement tombait sur les sombres vagues rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, en chaque point du cimetière solitaire perché sur la colline où Michael Furey était enterré. Elle s’amoncelait drue sur les croix et les pierres tombales tout de travers, sur les fers de lance du petit portail, sur les épines dépouillées. Son âme se pâmait lentement tandis qu’il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l’univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts. »
Soudainement, alors qu’elle commence à descendre l’escalier menant à la sortie, Gretta entend le ténor Bartell d’Arcy (Frank Patterson) chanter la ballade, “La Fille d’Aughrim”. Elle se fige, envahie par une immense mélancolie. Le chemin du retour vers l’hôtel avec son époux Gabriel et leur discussion dans la chambre d’hôtel nous révèle une blessure d’amour secrète. Gabriel Conroy avait écouté sa femme, Gretta, lui raconter le trouble qui l’avait envahie en entendant une vieille chanson irlandaise.
Elle s’était alors souvenue de son amour de jeunesse pour Michael Furey. « Je pense qu’il est mort pour moi », avait-elle dit à son mari. Une « terreur vague » s’était emparée de Gabriel, constatant la faillite de sa vie. « Il n’avait jamais lui-même rien éprouvé de tel pour une femme, mais il savait qu’un tel sentiment devait être de l’amour », écrit Joyce, ajoutant : « Son âme s’était approchée de cette région où demeurent les vastes cohortes des morts. Il avait conscience de leur existence capricieuse et vacillante, sans pouvoir l’appréhender. Sa propre identité s’effaçait et se perdait dans la grisaille d’un monde impalpable : ce monde bien matériel que ces morts avaient un temps édifié et dans lequel ils avaient vécu était en train de se dissoudre et de s’effacer. »
« Snow is falling… Falling in that lovely churchyard where Michael Furey lies buried. Falling faintly through the universe and faintly falling… like the descent of their last end… upon all the living and the dead. »
« Son âme se pâmait lentement tandis qu’il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l’univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts. » James Joyce
Le film comme la nouvelle sont une épiphanie de la condition humaine. Marqué par le déroulement de la soirée, la musique, les chants, les poèmes lus, les propos échangés et surtout très troublé par la récit du premier amour de jeunesse que lui révèle son épouse Gretta, Gabriel Conroy acquiert une conscience soudaine et lumineuse de la nature profonde de l’âme humaine, de l’indicible passage des êtres humains sur la terre.

Hommage vibrant aux vivants et aux morts qui peuplent cette terre, The Dead (Gens de Dublin) est le chef-d’œuvre testamentaire de John Huston, un film modeste, subtil et d’une folle élégance. Servi par une pléiade de comédiens talentueux et justes, par la lumière chaude du chef-opérateur Fred Murphy, la musique mélancolique d’Alex North et la beauté du chant du ténor irlandais de renommée internationale, Frank Patterson
“Nous avons besoin d’hommes qui sachent rêver à des choses inédites.”