la Philocalie

Grâce et liberté.

L ‘élaboration lente, compliquée et toujours fragile, de ce que l’on peut nommer un projet d’autonomie repose sur l ‘affirmation de la possibilité et du droit des individus et de la collectivité de retrouver en eux ( ou de produire) les principes qui ordonnent leurs vies , comme le mentionne très souvent Cornélius Castoriadis.

Cette mise en question radicale de ce qui est socialement hérité annonce un processus ouvert de critique et d’élucidation . Mais ce projet ne doit pas laisser de côté la dimension spirituelle. La question du pouvoir, de la techné, de l’ hétéronomie, de l ‘expansion illimitée du capitalisme n épuise pas , à mon sens, la dimension non pas religieuse mais spirituelle de l ‘être humain c’est à dire ce qui au sens le plus précis est indépendant de la matière, ou plus largement ce qui concerne la vie de l ‘esprit. Il est question de dimension personnelle, de vie, de principes, de relation à l ‘autre, ce qui se fonde sur « le fort intérieur » , le tribunal de la conscience.

Cet écrit voudrait suggérer une présence, celle d’une tradition trop longtemps masquée, celle aussi d’un cheminement que chacun peut sentir, qu’il soit attiré par la spiritualité ou non, pourvu qu’il ressente que son existence et son être sont irréductibles, qu’il demeure en lui des parcelles de beauté insaisissables. Cette tradition que l on nomme aussi « un océan contemplatif » je veux parler de la philocalie, l ‘étude de la beauté.

Cette beauté, ainsi que le remarquait René Char, existe en « un monde en agonie qui ignore son agonie et se mystifie, car il s’obstine à parer son crépuscule des teintes de l’aube de l’âge d’or »

Laissons ici la parole au romancier :  » il n’y a que les races venues des déserts qui possèdent dans l’œil le pouvoir de fascination. Leurs yeux retiennent sans doute quelque chose de l’infini qu’ils ont contemplé. Après dix huit cents ans de bannissement, l’orient brillait dans les yeux et dans la figure juive d’ Esther » (Balzac — Une fille d’ Eve).

Hegel dit de la philosophie qu’elle vient toujours trop tard : le travail de la raison est un perpétuel recommencement, que l’on ne peut en rien enclore la réalité ;  » les philosophes font subir à la réalité, pour pouvoir l’étudier pure, à peu près les mêmes transformations que le feu ou le pilon font subir au corps : rien d’un être ou d’un fait, tels que nous les avons connus, ne paraît subsister dans ces cristaux ou dans cette cendre » (M. Yourcenar : Mémoires d’Adrien).

Dépassant les habituelles catégories d’un cartésianisme, ayant engendré la vision d’un monde contractuel, régi par un volontarisme rationnel, il faut je crois recontempler le monde, se mettre en chemin. Cette démarche peut paraître iconoclaste au vue de la dimension souvent profondément athée des auteurs qui porte le projet d’autonomie , mais je pense et pas seulement je crois que c’est un a priori qui prive le projet d’autonomie d’une dimension spirituelle alors même que ce dernier n’a généralement aucun mal à intégrer la dimension utopique et imaginaire.

Cette tradition, celle des chrétiens d’orient est un chemin spirituel, un patrimoine de vie qu’il faut tenter de réexprimer en des termes qui puissent avoir, pour des hommes et des femmes de notre condition, une résonnance de vie.

Je m ‘intéresse d’avantage à l’enseignement que transmet la tradition orientale préchrétienne et chrétienne, elle se soucie de cet homme de connaissance, elle est plus sensible à la tradition « gnostique » qui cherche à nous éveiller à notre propre état de conscience, à notre liberté sans limites au cœur même des contingences les plus fortes. La gnose c’est cette double lucidité concernant la condition humaine, double conscience qui contemple dans un regard unique l’absurde et la grâce.

L’absurde c’est que nous somme poussière et que nous retournerons poussière. La grâce c’est que nous sommes lumière et que nous retournerons à la lumière.

Notre réalité c’est que nous sommes les deux.

Il existe une connaissance par les livres, les rencontres, la pensée des autres, elle est vivifiante.

Il existe aussi une connaissance par le « soi-même  » par « le vivant qui est en nous ».

D’autres chemins sont possibles, nous l’avons entrevu, la philosophie en est un, mais je crois que notre beauté lui échappe.

Beaucoup d’occidentaux disent trouver dans le boudhisme une réelle sérénité. Cette recherche d’un peu de paix s’accomplit dans cette sagesse.

Mais en ce qui m’importe, tout n’est pas que douleur.

Pour le boudhisme naître, décliner inexorablement, subir ce que l’on déteste, être séparé de ce que l’on aime correspond à un état ou le monde gît dans le mal et n’est que cela.

La création est consistance et bonne, bonne justement dans sa diversité ; elle n’est pas comme le suggère les boudhistes un agrégat impermanent, qui se transforment sans arrêt et disparaît en donnant naissance à d’autres.

Avec le bouddhisme il n’y a pas d’âme individuelle qui passerait d’un habitacle à un autre. Se réfugier dans la pensée bouddhiste revient à en finir avec la notion du moi.

On le voit, on est bien loin de la vision que se font par exemple les occidentaux du yoga. Cette pratique donne presque toujours l’illusion à l’adepte de découvrir son véritable soi, alors qu’il s’enfonce dans l’hypertrophie et l’exhibitionnisme de l’égo.

Il n’y a personne dit le boudha, il y a la personne dit la tradition chrétienne.

La tradition orientale de la spiritualité chrétienne est donc attentive à la passion, à l’émotion, en un mot aux affects dont sont pétris nos vies.

Toutes choses qui, pour reprendre une notation de D.H. Lawrence, nécessitent « un esprit de respect pour cette chose en lutte et délabrée qu’est une âme humaine » (L’amant de Lady Chatterley).

Pour le dire en d’autres termes, il convient d’élaborer un savoir de philia qui soit au plus proche de nous si nous voulons mener le projet d’autonomie dans nos vies.


Mon propos s’il faut le dire en une phrase est de savoir si l’intelligence théologienne d’orient garde un sens pour l’homme moderne et lequel ?
Notre temps serait celui du plaisir et de la déconvenue. Cet écrit est aussi une tentative pour sortir de ce dilemme.
La raison, la connaissance sensible ne cesse d’arraisonner un homme qui demande grâce. Aufklarung, l’esprit des lumières éclaire l’homme mais il échappe à celles-ci.
L’homme échappe à toute saisie car il s’enracine dans un ailleurs, il est libre. Mais les lumières appartiennent aujourd’hui à son patrimoine, quand il s’en échappe elles le saisissent encore, par le droit, la médecine, la psychanalyse…
La raison, la connaissance sensible ne cesse d’assaillir un homme qui voudrait retrouver un souffle ; il rêve de cet état baudelairien fait de luxe, calme et volupté…
Son quotidien souvent le détrompe, il attend le bonheur là ou il prend du plaisir ; il souhaite vivre l’essentiel et se perd en conjecture sur le sens de toute chose ; il recherche la sagesse et même une vie sans conduite. Ceux qui ont le plus s’accommode malgré tout de cet état :  » il en est parmi et eux qui, tout en négligeant entièrement la pratique, s’imaginent posséder une philosophie rationnelle, parce qu’ils dissertent dans les nuages et interprètent des choses qui ne peuvent être démontrées, prétendant connaître la hauteur du ciel, les dimensions du soleil et les mouvements des astres ». Les autres cherchent à vivre.
Le mal être est partout, parfois il s’éloigne, toujours il revient : « l’oubli n’a par lui-même aucune puissance. Mai il tire sa force de nos négligences « .
Les questions qui occuperont cet écrit demeureront toujours identiques :

Qui suis-je ? Quel sens à ma vie ? Quel est mon prochain ?
Que puis-je faire ?
Ne dis pas : « je ne sais ce que je dois faire. Je ne suis donc pas coupable de ne pas le faire » (Marc l’Ascète).

En un mot à quoi cela rime t-il ? « Quel est donc le combat en cette vie ? L’âme de raison s’unit à un corps vivant, qui a une existence terrestre et penche de tout son poids vers le bas » (Marc l’Ascète).
Rien ne tiendrait à nos yeux, nos efforts salutaires, et nous en faisons, seraient voués à l’échec. Les plus audacieux s’astreignent, mortifères, à une ascèse individuelle guidée par la morale, les vertus ; le temps a souvent vite défait ses cathédrales en airain.
Alors il n’y aurait rien, plus rien. Peut-être, j’insiste, peut-être est-ce juste ; mais un héritage, une tradition, perdus par nous occidentaux, peut nous déciller car il nous dit que  » l’esprit est suspendue par sa racine à l’infini ».
Cette tradition, chrétienne, a pour mon Qumran, Scète, Lalibela, Thomas, Patmos, Nag-Hammadi, Evagre, mais aussi Eros, liberté, la lumière…
Cette tradition, bien vite oubliée, parle de la foi à des hommes de raison. La lumière incréé supporte les lumières. « Ce n’est pas l’âme seule, ni le corps seul qui définit la personne. Ils sont intégrés en elle » (Jean Damascène).
Ce que je vous propose suggère le retournement de toute notre compréhension du réel.
Véritable révolution copernicienne, si j’ose dire, qui remplace le monde du narcissisme par celui de l’altérité. L’ascèse chrétienne a pour but de mortifier en nous la mort et de vivifier la vie. Il n’est pas question de masochisme ou de mortification, mais d’un secret immémorial. Antoine le Grand ajouterait non sans humour : « on ne doit pas dire qu’il n’est pas possible à l’homme de parvenir à une vie intérieure vertueuse, mais que ce n’est pas facile ».
« L’âme est dans le corps. L’intelligence est dans l’âme. Et la raison est dans l’intelligence » (Antoine le Grand). On ne saurait mieux dire, il nous reste à le vivre…
La vie quotidienne est faite d’éparpillement, de non-sens, de nos sens, de la rosée du matin et du journal de 20h00.
Qui pourrait s’y retrouver, se recomposer, s’unifier, ne pas se sentir défaillir sous le poids des attentes que nous créons, du sentiment de manque qui nous assaille ?
Nos maux sont nombreux, qu’ils soient sociaux, affectifs… Chacun peut chercher ses réponses, j’en propose une qui n’est pas la moins exigeant.


L’orient, la tradition pré-chrétienne et chrétienne du soleil levant parlent d’une autre voie(x), d’un autre homme, d’une autre lumière.
Les communautés chrétiennes, ce que l’on nomme parfois la christianisme primitif, se singularisent par la diversité des écrits théologiens qui les fonde.
L’histoire des premiers chrétiens ne se laisse pas reconstruire comme une évolution unitaire et linéaire dans laquelle chaque nouvelle forme de vie religieuse serait engendrée par des formes plus anciennes, en parties révolues.


A la fin des années 40 l’existence d’une église judéo-chrétienne est donc attestée à Rome et celle d’une communauté paganochrétienne l’est à Thessalonique.
Le christianisme occidental est très largement le fruit d’une autre mission que l’on qualifie de paulienne, du nom de l’apôtre Paul.
La rédaction de l’évangile de Thomas témoigne de l’existence d’un autre courant, d’une trajectoire sapientale (sagesse) du christianisme primitif.
Une autre tradition fondamentale, dite johannique, de l’apôtre Jean, n’a pas ses origines en Galilée, mis en Judée ou, plus probablement en Samarie.
Sous le nom des apôtres une vaste diversité d’essais théologiques sont publiés et mis en circulation, Leurs rapports réciproques peuvent parfois impliquer une dépendance littéraire, mais, lorsque c’est le cas, c’est le plus souvent dans le sens d’une controverse directe ou indirecte sur la légitimité de l’héritage apostolique (des apôtres) qu’ils revendiquent.

Il ressort donc de ces communautés un travail théologique d’interprétation autour du lien entre christianisme et société et sur les fondements de la morale chrétienne.

Qui sommes-nous ?

Il ne s’agit pas ici de construire une anthropologie exhaustive. Notre but est de présenter en fonction du sujet des éléments indispensables.

Il n’existe à dire vrai aucun système anthropologique chez les pères de l’église. Toutefois leurs écrits nous dessine les contours de celui-ci.

Les écritures, ce patrimoine de beauté, ne proscrit rien de ce qui nous est donné pour notre usage. Elles reprennent la démesures et elle corrige la déraison. Nul ne peut défendre à l’homme de manger, ni de faire des enfants, ni de posséder des biens et de les gérer comme il faut. Mais elle nous met engarde de ne point devenir gourmand, d’être esclave de ses sens…

Nul ne peut nous empêcher de penser à ces choses car elles ont été faites pour cela. Mais devons-nous y penser avec passion, ne plus vivre que par elles ? Voilà déjà ce que nous dit Maxime le confesseur.

« Parmi les passions, les unes sont corporelles les autres sont psychiques. Les passions corporelles ont leur source dans le corps. Les passions psychiques ont leur source dans les choses extérieures. L’amour et la tempérance éliminent les unes et les autres. L’ amour élimine les passions psychiques. La tempérance élimine les passions corporelles. »

Sommes-nous cet homme là ?

Tout art exige du temps et un long apprentissage ; à l’agriculture nul ne se risquerait sans expérience ; ni sans initiation, à l’exercice de la médecine. Non seulement on ne ferait aucun bien aux malades, mais on aggraverait encore leur maladie ; on rendrait improductif et stérile le meilleur labour.

La connaissance de soi, comme si elle était chose facile on croît pouvoir s’y risquer sans peine, sans doute, et cette chose si dure est jugée innée ou aisée pour la plupart.

Qui sommes nous ?

« Comme il est impossible que la Mer rouge apparaisse dans le firmament au milieu des étoiles, et comme il n’est pas possible à un homme qui marche sur la terre de ne pas respirer cet air, de même il est impossible de purifier notre cœur des pensées passionnées et d’en chasser les ennemis intelligibles, sans l’invocation continuelle du nom de l’enseigneur» (Hesychius de Batos).

Les fruits de l’homme ne brillent qu’à force d’étude, de temps, de persévérance, d’endurance et de patience. De l’obéissance, ajoute J. Climaque, nait l’humilité, « de l’humilité, le discernement du discernement, la clairvoyance » (Calliste etlgnace Xanthopouloi).

Qui sommes nous ?

L’homme possède en lui-même une ouverture vers l’infini.

Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gen. 126).

L’homme est créé Betsalmenu Kidemoutenu, « à l’image et à la ressemblance ;Pour le génie hébraïque, toujours très concret, Tselem, image possède le sens le plus fort.

L’interdiction par la loi de se faire des images taillées s’explique par la signification dynamique et très réaliste de l’image : elle suscite la présence réelle de ce qu’elle représente.

« L’image » en tant que principe de connaissance offre deux possibilités de méthode : l’une ascendante et l’autre descendante. Quand un St Augustin scrute l’âme humaine et, de l’image qui y est gravée, remonte à la conception de Dieu, reconstituant Dieu avec l’humain ; il fait, du point de vue méthodologique, une anthropologie de Dieu. Un St Grégoire de Nysse, fort du principe de conformité, part de Dieu, du Prototype, pour saisir le type et définir l’essence de l’homme en tant qu’image de l’Existant. Avec le divin il « structure » l’homme. Ainsi les Pères orientaux construisent la théologie de l’homme. »

En Orient, très explicitement, c’est l’élément divin de la nature humaine : l’imago Dei, qui se pose en fondement de l’anthropologie.

A « L’homme est semblable à Dieu » répond sa justification « Dieu est semblable à l’homme Ainsi dieu s’encarne dans son icône vivante : Dieu n’est pas dépaysé, l’homme est la face humaine de dieu (fondement de l’iconographie selon les canons du Vllème concile oecuménique denicée en 787).

Demouth, similitude, ressemblance,incite à se considérer comme un autre.

L’image échappe à toute définition mais elle peut être caractérisée comme une capacité à participer à la nature divine. L’eau du baptême est sensée renouveler, elle fait briller les traits de l’âme, c’est à dire l’image de dieu, et elle attend notre concours pour produire un autre bien : c’est la ressemblance.

L’image, c’est une capacité initiale, un germe appelé à se développer par la coopération de notre liberté, fruit de la coopération de la liberté humaine et de la grâce.

Le pneuma, la ruah (l’esprit), le souffle divin » se pose en organe de la communion avec l’essence divine. L’homme destiné à la jouissance des biens divins, a du recevoir dans sa nature même une parenté avec ce à quoi il devait participer » (St Grégoire de Nysse).

St Jean Damascène appelle l’homme microcosme, l’univers en résumé, car il contient en lui tous ses plans. L’être humain synthétise la création graduelle des cinq jours dont il est le sixième jour d’achèvement ; mais il possède en outre un principe propre qui le rend unique : il est à l’image de Dieu, et comme tel, il est microthéos.

L’homme est donc libre de participer aux énergies divines et « de se faire ressemblance » ou de demeurer à l’image de dieu.

« Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous fera libre » (Jean 8,32).

On ne peut connaître la vérité que librement, mais, en retour, celle-ci apporte un contenu positif à toute forme de liberté, la remplit, l’oriente, et, par cela, libère réellement La liberté encore négative et vide, le — « être libre de » – passe à la liberté positive — « être libre pour ». La liberté est la forme de la vérité, et celle-ci est le contenu de la liberté.

A l’affirmation de Sartre, l’homme est condamné à la liberté, Merleau-Ponty répond admirablement : l’homme est condamné au sens.

La volonté est une fonction de la nature, elle porte ses désirs, c’est pourquoi l’ascétisme cultive avant tout le renoncement à la volonté, l’affranchissement de toute nécessité venant de la nature. Par contre, la liberté relève de la personne et fait de celle-ci le maître de tout esclavage et de toute nécessité naturelle. « Dieu a honoré l’homme en lui conférant la liberté, afin que le bien appartienne en propre à celui qui le choisit dit St Grégoire de Nysse. St Maxime va plus loin : pour lui le besoin même de chosir est une indigence, le parfait est au-delà de l’option, il engendre le bien. Il produit ses propres raisons.

Il faut éviter toute confusion entre le terme psychologique de volonté et le terme métaphysique de liberté. La liberté est le fondement métaphysique de la volonté. La volonté est encore liée à la nature, elle est soumise aux nécessités aux buts immédiats. La liberté relève de l’esprit, de la personne. Tout être humain possède un rudiment de personne, un centre psychologique d’intégration qui fait graviter le tout autour du soi métaphysique et forme la conscience de soi : c’est le prosopon comme une donnée naturelle de la substance. La personne est une catégorie spirituelle. Si l’individu est une partie individualisée du tout de la nature, par contre le tout de la nature est inclus dans la personne.

« Faire, et en faisant, se faire » formule philosophique, que la théologie élève à cette autre formule : « se faire en se dépassant » ; non pas Sum, mais Sursum. C’est la transcendance incessante de soi vers le Toi divin, « chaque commencement engendrant un nouveau commencement ».

La liberté produit ses propres « raisons » au lieu de les subir. Elle proclame : « que ta volonté soit faite » ; Mais nous pouvons aussi bien dire : « que ta volonté ne soit pas faite ». Les deux libertés s’accordent. Elles font écho au jeu de visages de la bible. Le visage joue un rôle important dans la bible.

Il faudrait dire : « les visages » puisqu’en hébreu, le terme Panim est au pluriel. L’homme a toujours deux profils, donc deux « faces ». Faire grace à quelqu’un se dit : « élever sa face ». Au contraire, de celui qui est en défaveur, on dit que : ses faces tombent. De la même manière le mot latin persona, ou le prosopon grec, signifie initialement  » masque « 

Ce terme, à lui seul, contient une profonde philosophie de la personne humaine. L’homme n’a pas de visage tout court, de visage simplement humain. L’homme est aussi un être théandrique, il est homme et dieu.

L’homme est libre, absolument libre. Que voilà une nouvelle que le monde chrétien ignore le plus souvent. L’homme créé à l’image de dieu et participant à la nature spirituelle n’est pas simplement un individu. Il est aussi une personne. La personne se différencie des autres personnes non en s’appropriant quelque chose que les autres ne possèderaient pas, non en se caractérisant par des particularités exprimables, mais en étant Un sujet irréductible à tout autre, qui ne se différencie des autres qu’en possédant selon sa manière propre (tropos) ce que tous sont, et que tous possèdent.

La personne est communion. St Cassien met l’accent sur le fait que l’homme a reçu le libre arbitre pour répondre à la grâce divine. Il est bon de souligner encore le caractère personnel de cette théologie de la grâce et de la liberté.

Il est certain que cette doctrine dépasse tout moralisme. Elle se fonde avant tout sur la connaissance de Dieu, mais aussi sur la connaissance des sens du corps et de l’âme.

Elle sous entend aussi, peut-être, la faculté de rester un peu nomade, pour ne pas dire errant, tout au moins en esprit, cela signifie de laisser une place à la culture et de na pas la sacrifier à la civilisation, à la technique et à l’efficacité.

Cela signifie également de savoir s’abstraire de son cadre de vie, necessairement aliénant, et garder les yeux ouverts sur le vaste monde. Le danger de la sédentarisation c’est la naissance de l’uniformisme et de l’habitude.

Les développements qui vont suivre se proposent de pénétrer dans les implications théologiennes et spirituelles de cette anthropologie.

Qui sommes nous ?

Nous sommes cet homme, libre, aux deux visages, qui peut participer à la connaissance de Dieu et à ses grâces divines. Cette liberté nous ouvre donc à quelque chose…

Mais L’enseigneur dans la tradition philocalique n’est pas venu appeler des justes, mais les pêcheurs au repentir. Alors cet homme que je suis, entravé, éloigné de cette beauté, de quoi est-il fait ? Quelle est la matière de cet animal doué de raison et fait de chair.

Cet homme est pétri de chair, de sang, d’intelligence, d’esprit, et d’une âme peut-être ?

Fait de chair et d’esprit chacun sera d’accord sur ce point. La question du statut du corps, de la chair, est un point sur lequel je souhaite m’arrêter un instant.

Depuis la fin du moyen âge, surtout dans les pays d’Europe occidentale, l’enseignement des auteurs spirituels est devenu largement tributaire d’une psychologie qui a perdu le sens de l’unité profonde de l’homme. En même temps que l’on dissocie le corporel et le spirituel, on considère séparément la sensibilité, l’intelligence et la volonté : dans la sensibilité on s’efforcera de susciter de bons sentiments, en faisant largement appel à l’imagination et à l’émotion ; l’intelligence sera nourrie d’idées claires et distinctes, et appelée à construire de solides raisonnements ; à la volonté, on demandera de produire des décisions et des résolutions, fondées sur les connaissances de la raison et soutenues par les bons sentiments.

Mais ce n’est pas en additionnant des bons sentiments, par nature éphémères, des idées spirituelles assez théoriques, de bonnes résolutions fragiles parce que sans racines véritables que l’on suscitera une vie spirituelle forte, stable, joyeuse, capable d’intégrer toute la vie.

De fait, cette dissociation conçoit l’homme avant tout comme un individu. Nous ne reviendrons pas sur ce processus d’individualisation de l’homme, il est lié à cette conception religieuse de l’homme, à l’émergence de la société civile, de la ville, de la raison…

C’est pourquoi les sociétés modernes oscillent sans cesse entre un modèle totalitaire, où l’individu est contraint de se conformer à l’ensemble par une violence extérieure qui viole la dignité de la personne plus encore que les « droits » de l’homme individuel, et un modèle libéral, ou le libre jeu des intérêts individuels et des volontés propres risque toujours d’instaurer la loi de la jungle. Et de même que le principe personnaliste de la cohésion sociale est perdu ; l’individu apparaît comme éclaté, tiraillé entre des idéaux abstraits et des rêves vite démentis par la réalité, un appétit de puissance et de consommation qui l’aliène, des pulsions agressives qu’il ne maîtrise pas. La modernité risque ainsi de n’être qu’une tragique résurgence du vieux monde et de ses vieux démons, si elle oublie le sens de la philocalie, la conception personnaliste de l’homme.

Je pourrais allez bien au delà de cette réflexion entre raison, grâce et liberté mais chacun peut plonger dans cet « océan contemplatif ».

Je conseille surtout le tome 1  » la Philocalie » chez Desclée de Brouwer présentée par l’immense Olivier Clément.

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Publié par faitetafaire1128

Qui suis -je ? Trop vaste question pour moi et pour vous. je suis un peu celui qui se refuse à s'en remettre aux autre sans comprendre par soi même . Je suis celui qui aime les personnes mais s attache peu au genre humain. Je suis un enfant des trains électriques, des petits cyclistes , qui allait voir décoller les avions au Bourget avec son père. Je suis un fils d'immigré républicain espagnol qui aime la France mais se désole du refus de mes contemporains d être ce que nous sommes, c est à dire une civilisation judéo chrétienne accueillante mais intransigeante sur l art de vivre à la française qui reste notre seul héritage. J aime la pensée, la philosophie , mais aussi la spiritualité qui forge les cultures. j espère que mes petites lucarnes , plus ou moins régulières- travail et ultra trail oblige- vous feront plaisir.

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